Le 13 mars 2026, le Sénat américain a franchi une étape décisive. Trois sénateurs républicains parmi les plus influents de Washington ont conjointement déposé le Polisario Front Terrorist Designation Act of 2026. Ted Cruz (Texas), Tom Cotton (Arkansas) et Rick Scott (Floride) ont ainsi enclenché la procédure formelle qui pourrait aboutir au classement du Polisario comme terroriste par les États-Unis.
Ce n’est pas une simple déclaration politique. C’est un mécanisme législatif avec des conséquences concrètes, mesurables et potentiellement irréversibles pour le Front Polisario et pour son principal soutien étatique, l’Algérie.
Le texte ne prononce pas lui-même la désignation terroriste. Il impose au secrétaire d’État américain de produire un rapport d’évaluation ciblé. Si ce rapport confirme une coopération militaire ou opérationnelle avec des groupes iraniens déjà inscrits sur les listes terroristes des États-Unis, la désignation devient juridiquement obligatoire.
Le texte identifie cinq domaines d’investigation précis. D’abord, la participation armée aux côtés de groupes affiliés à Téhéran. Ensuite, les transferts de systèmes d’armes, y compris les armes portatives individuelles. Par ailleurs, les véhicules aériens sans pilote et leurs composants. Également, les systèmes de détection et de destruction de cibles aériennes. Enfin, le soutien en renseignement militaire, incluant ciblage, surveillance et analyse électromagnétique.
Ce périmètre d’enquête est révélateur. Il ne porte pas sur des accusations générales de violence. Il cible précisément la coopération opérationnelle avec l’axe iranien. Autrement dit, Washington traite le Polisario comme un vecteur potentiel de la stratégie régionale de Téhéran.
Ted Cruz a fourni lui-même le cadre analytique de cette initiative dans son communiqué officiel. Selon le sénateur texan, le régime iranien cherche à transformer le Front Polisario en un équivalent ouest-africain des Houthis. Il s’agirait d’une force proxy capable de déstabiliser une zone géographique stratégique pour les intérêts américains et leurs alliés.
Cruz accuse le Polisario de recevoir des drones fournis par les Gardiens de la révolution islamique (IRGC), de transporter des armes dans la région pour le compte du régime iranien et de collaborer avec des groupes terroristes soutenus par Téhéran. Ces accusations restent à ce stade des allégations portées par des élus américains. Elles n’ont pas été établies dans le cadre d’une procédure judiciaire.
Tom Cotton a adopté une formulation encore plus directe. Il considère que le Polisario soutient ouvertement l’Iran et le Hezbollah, et que sa désignation comme organisation terroriste est longtemps attendue. Rick Scott a élargi l’accusation à trois puissances rivales simultanément : la Chine communiste, l’Iran et la Russie.
RELEASE: Sens. Cruz, Cotton, Scott Introduce Bill Targeting Iranian Regime’s Polisario Front https://t.co/j73AyDIB5J pic.twitter.com/L3s89JpJ72
— Senator Ted Cruz (@SenTedCruz) March 13, 2026
Le Sénat américain n’agit pas seul. La proposition Cruz-Cotton-Scott s’inscrit dans un mouvement législatif plus large qui prend de l’ampleur depuis plusieurs mois au Capitole.
À la Chambre des représentants, une proposition analogue avait été déposée dès le 24 juin 2025 par les représentants Joe Wilson et Jimmy Panetta. Ce texte, initialement soutenu par six membres du Congrès, a progressivement élargi sa base. Le 3 mars 2026, le représentant Don Bacon y apportait son soutien. Le 9 mars, la représentante républicaine Claudia Tenney devenait la dixième cosignataire.
La progression rapide du nombre de soutiens bipartisans illustre une normalisation du discours sur le classement du Polisario comme terroriste au sein de l’institution législative américaine. En moins d’un an, ce qui ressemblait à une initiative isolée est devenu un front parlementaire structuré.
Par ailleurs, les origines de l’initiative sénatoriale remontent au 3 février 2026. Lors d’auditions organisées au sein de la sous-commission chargée du Proche-Orient et de la lutte contre le terrorisme, Cruz avait explicitement annoncé la préparation d’un texte législatif. Il avait alors déclaré vouloir désigner le groupe comme terroriste s’il ne changeait pas de comportement. Le 13 mars, il a tenu cet engagement.
La spécificité de ce projet de loi par rapport aux précédentes initiatives réside dans son angle d’attaque principal. Le texte ne mobilise pas en premier lieu l’argument des liens avec les groupes jihadistes sahéliens, même si cet argument reste présent dans les déclarations des sénateurs. Il se concentre sur la relation opérationnelle présumée avec l’Iran.
L’analogie avec les Houthis n’est pas rhétorique. Elle traduit une grille de lecture qui s’est imposée progressivement dans certains cercles sécuritaires de Washington. Les Houthis ont démontré qu’un groupe armé régional, correctement équipé en drones et en missiles iraniens, pouvait menacer des routes maritimes mondiales. Dès lors, la question posée par Cruz est stratégique : le Polisario, installé dans les camps de Tindouf en territoire algérien, serait-il en train de suivre le même chemin ?
Cependant, un précédent documenté mérite d’être rappelé. Adnan Abou Walid al-Sahraoui, ancien cadre du Polisario, est devenu chef de l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS). Ce parcours illustre une porosité réelle entre le mouvement séparatiste et les réseaux jihadistes sahéliens. Il renforce, aux yeux des sénateurs américains, la pertinence d’une désignation formelle.
Polisario classé comme terroriste : Ce que signifie concrètement être classé comme terroriste aux États-Unis
Deux statuts distincts sont visés par le texte de loi. Le premier est celui d’organisation terroriste étrangère (FTO). Le second est celui de terroriste mondial spécialement désigné (SDGT). Ces deux désignations déclenchent des mécanismes de sanctions automatiques d’une portée considérable.
Les dirigeants du Polisario se verraient couper de l’accès au système financier mondial. Les voyages internationaux leur seraient interdits. Toutes les ressources matérielles et logistiques nécessaires à leurs activités se trouveraient sous le coup des sanctions américaines les plus sévères. En outre, tout acteur étatique ou non étatique entretenant des liens financiers ou opérationnels avec une entité ainsi désignée s’exposerait à des sanctions secondaires.
Pour un mouvement dont la survie dépend des financements algériens, des soutiens diplomatiques internationaux et de la liberté de circulation de ses cadres en Europe et en Amérique latine, ces conséquences seraient structurellement dévastatrices.
L’Algérie est la grande absente nominale de ce texte législatif. Elle en est pourtant l’interlocuteur implicite principal. Tindouf est une enclave algérienne. Les camps du Polisario sont sur le sol algérien. Les routes logistiques du mouvement passent par le territoire algérien.
Toute désignation du Polisario comme terroriste par les États-Unis créerait une situation diplomatique et économique sans précédent pour Alger. Pour un pays dont les hydrocarbures s’échangent en dollars et dont les partenariats économiques avec les États-Unis et l’Europe restent significatifs, cette perspective constitue une pression structurelle majeure.
Le texte de Cruz s’inscrit également dans un contexte de durcissement général du discours américain à l’égard d’Alger. Les achats algériens d’armements russes, les relations entretenues avec l’Iran et la Russie, et le refus de s’aligner sur les positions occidentales dans plusieurs enceintes multilatérales alimentent une perception croissante de l’Algérie comme un partenaire problématique à Washington.
Le Polisario Front Terrorist Designation Act of 2026 ne surgit pas dans un vide géopolitique. Il est le dernier d’une série de signaux par lesquels Washington reconfigure son positionnement au Maghreb.
La reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, actée en décembre 2020 sous Trump, a établi un alignement américain net sur la position de Rabat. Le protocole d’accord signé en février 2026 entre les États-Unis et le Maroc sur l’extraction de minéraux critiques, couvrant des zones maritimes incluant les eaux du Sahara occidental, a ajouté une dimension économique stratégique à cet alignement. L’initiative de Cruz, Cotton et Scott s’inscrit dans cette dynamique cumulative.
En revanche, l’Algérie ne bénéficie d’aucun signal comparable. Au contraire, les auditions du 3 février 2026 ont mis en lumière un sentiment partagé dans certains cercles sénatoriaux : celui que la stratégie antiterroriste américaine au Sahel présente des failles persistantes, en partie liées à l’inaction face au Polisario.
Trois trajectoires doivent être envisagées à partir de maintenant.
Le premier scénario est celui de la pression sans désignation. Le texte reste dans le circuit législatif sans aboutir à un classement effectif. Sa fonction principale devient alors rhétorique et coercitive : maintenir une épée de Damoclès sur le Polisario et sur Alger. Ce scénario est le plus probable à court terme.
Le deuxième scénario est celui de la désignation partielle. Le rapport du secrétaire d’État établit des éléments de coopération avec des groupes iraniens. Une désignation SDGT est prononcée contre des dirigeants individuels du Polisario, sans aller jusqu’au classement de l’organisation dans son ensemble. Ce scénario aurait des effets ciblés sans provoquer une rupture diplomatique frontale avec Alger.
Le troisième scénario est celui du classement intégral. Le rapport confirme l’ensemble des accusations. Le Polisario est classé comme terroriste à la fois comme FTO et comme SDGT. Ce scénario déclencherait une crise diplomatique majeure entre Washington et Alger, et placerait la France dans une position de choix stratégique très inconfortable.
La procédure enclenchée le 13 mars 2026 au Sénat américain n’est pas un épisode isolé. Elle est le marqueur d’un basculement progressif dans la manière dont Washington traite le dossier sahraoui.
Pour le Front Polisario, il s’agit de la pression institutionnelle la plus sérieuse jamais exercée par les États-Unis à son encontre. Pour l’Algérie, c’est un avertissement qui dépasse la question du Sahara occidental. Pour le Maroc, c’est une validation supplémentaire de sa stratégie d’alignement avec Washington. Pour la région, c’est la confirmation que le conflit du Sahara occidental est désormais traité comme un dossier de sécurité transatlantique, et non plus seulement comme un différend territorial onusien.
La prochaine étape décisive sera la production du rapport du secrétaire d’État. C’est ce document qui transformera la procédure enclenchée en décision opérationnelle — ou qui confirmera que le classement du Polisario comme terroriste reste, pour l’instant, une arme diplomatique plutôt qu’un acte juridique.



