Lorsque le présentateur du 20h de l’ENTV évoque une « région terroriste » en parlant de la Kabylie, ce lapsus révèle bien plus qu’une erreur. Il expose la matrice sécuritaire du pouvoir algérien.
Une phrase prononcée en direct pour traiter la Kabylie de région terroriste
Le journal de 20h de l’ENTV n’est pas un programme ordinaire. Il constitue la voix officielle de l’État algérien. Des millions de téléspectateurs le suivent chaque soir. Chaque mot y est pesé. Chaque formulation y est validée en amont.
C’est dans ce cadre solennel que le présentateur vedette a lu les chefs d’accusation dans l’affaire de l’assassinat de Djamel Ben Ismaïl. En arabe, il a prononcé : « الانتماء إلى منطقة إرهابية ». La traduction est sans ambiguïté : « appartenance à une région terroriste ».
Or, la formulation juridiquement correcte aurait dû être « الانتماء إلى منظمة إرهابية », c’est-à-dire « appartenance à une organisation terroriste ». La différence repose sur un seul mot. Le terme « منطقة » signifie « région » ou « zone géographique ». Le terme « منظمة » signifie « organisation » ou « mouvement structuré ». Ce glissement d’un seul mot transforme radicalement le sens.
Ce n’est plus un mouvement politique qui est désigné. C’est un territoire. Ce n’est plus une structure identifiable. C’est une région entière, avec ses habitants, son histoire et sa culture. La Kabylie devient alors, dans le discours d’État, une « région terroriste ». L’expression a immédiatement enflammé les réseaux sociaux et provoqué une onde de choc dans l’opinion publique.
Été 2021 : incendies, chaos et fracture nationale
Pour comprendre la portée de cette séquence, il faut revenir à l’été 2021. La Kabylie est ravagée par des incendies d’une violence inédite. Plus de 90 personnes perdent la vie selon les chiffres officiels. Des dizaines de villages sont détruits. La wilaya de Tizi Ouzou est la plus durement frappée.
Larba Nat Iraten : épicentre du drame
La commune de Larba Nat Iraten devient l’un des épicentres de la catastrophe. Les images de forêts calcinées, de maisons en ruines et de familles endeuillées marquent durablement la mémoire collective. Des exploitations agricoles ancestrales disparaissent en quelques heures. En effet, l’ampleur de la catastrophe dépasse tout ce que la Kabylie avait connu auparavant.
L’assassinat de Djamel Ben Ismaïl : le drame dans le drame
Dans ce climat de panique et de désinformation, un événement va bouleverser le pays tout entier. Djamel Ben Ismaïl, un jeune homme originaire de Miliana dans la wilaya d’Aïn Defla, se rend en Kabylie pour aider les habitants à combattre les flammes. Or, une rumeur le désigne faussement comme pyromane. La police, au lieu de le protéger, même en tant que suspect, l’a abandonné à la vindicte populaire. Un groupe de personne l’a lynché, tué, puis a brûlé son corps en pleine rue.
Le choc est immense. L’émotion nationale est légitime. Les images circulent massivement sur les réseaux sociaux. Elles provoquent l’horreur et l’indignation à travers tout le pays. Cependant, très vite, la tragédie humaine se double d’une lecture sécuritaire. Les autorités évoquent la piste terroriste. Les accusations s’orientent vers des réseaux présumés liés au Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, le MAK en complicité avec le Maroc et Israël.
Le procès et la construction d’un récit sécuritaire
Des charges d’une gravité exceptionnelle
Le procès s’ouvre devant le tribunal criminel de Dar El Beïda à Alger. Des dizaines d’accusés comparaissent. Parmi eux figurent trois femmes, selon la transcription officielle lue à l’antenne de l’ENTV. Les charges retenues sont particulièrement lourdes. Elles comprennent l’homicide volontaire, la profanation et l’incinération de cadavre, l’attaque d’un commissariat de police, l’appartenance à une organisation qualifiée de terroriste, ainsi que des actes de sabotage portant atteinte à la sûreté de l’État.
Des condamnations à mort à portée symbolique
Plusieurs condamnations à mort sont prononcées en première instance sans enquête sérieuse et profonde. Toutefois, l’Algérie maintient un moratoire de fait sur les exécutions depuis 1993. En d’autres termes, ces peines ne devraient pas être appliquées concrètement. Cependant, leur portée symbolique et politique reste considérable.
Le classement du MAK : une reconfiguration du récit officiel
Ce procès dépasse largement le cadre judiciaire. Il s’inscrit dans une séquence politique précise. En mai 2021, quelques semaines avant les incendies, le pouvoir algérien classe le MAK comme organisation terroriste. Cette décision reconfigure la lecture officielle de tout événement lié à la Kabylie.
À partir de ce moment, la contestation régionale n’est plus analysée comme un désaccord politique légitime. Elle est intégrée dans un prisme exclusivement sécuritaire. Dès lors, toute voix dissidente émanant de cette région peut être associée, directement ou indirectement, à la catégorie du terrorisme.
« Kabylie de région terroriste » : un lapsus ou une matrice idéologique ?
Au-delà de l’erreur linguistique, une question politique
Lorsque le présentateur de l’ENTV parle d’« appartenance à une région terroriste », la question n’est pas linguistique. Elle est profondément politique.
Un lapsus révélateur. Depuis le classement du MAK en 2021, le vocabulaire officiel tend à élargir progressivement le champ du soupçon. Le terrorisme n’est plus circonscrit à des actes violents commis par des individus identifiés. Il englobe désormais des expressions politiques, culturelles et identitaires.
Un seuil symbolique franchi
Assimiler, même brièvement, la Kabylie à une « région terroriste » revient à franchir un seuil symbolique majeur. Cela suggère que la menace perçue ne serait plus contenue dans une organisation. Elle résiderait dans un espace social et historique tout entier. La distinction entre militants, sympathisants et population civile devient floue. La frontière entre dissidence politique et terrorisme se brouille.
En effet, cette formulation pose une question fondamentale. Peut-on réduire les aspirations d’une région entière à une étiquette sécuritaire sans remettre en cause les principes démocratiques les plus élémentaires ?
Une région au cœur des mobilisations démocratiques algériennes
Un héritage de luttes pacifiques
Pour mesurer pleinement la gravité de cette formulation, il est essentiel de rappeler la place singulière de la Kabylie dans l’histoire politique algérienne. Cette région a toujours été à l’avant-garde des grandes mobilisations populaires du pays.
Le Printemps berbère de 1980 a constitué la première revendication identitaire et linguistique en Algérie indépendante. Le Printemps noir de 2001, déclenché après la mort du jeune Massinissa Guermah, a mobilisé des centaines de milliers de personnes. Le MAK avant qu’il soit classé comme mouvement terroriste, il a drainé plusieurs dizaines de milliers partisans durant des années. En outre, la Kabylie a participé massivement au mouvement du Hirak en 2019, portant des revendications démocratiques pacifiques.
Des revendications qui ne relèvent en rien du terrorisme
Ces mouvements portaient des revendications linguistiques, culturelles et démocratiques et du droit international. Ils s’inscrivaient dans une logique de réforme, de reconnaissance et d’émancipation. Pas dans une stratégie armée. Pas dans une logique terroriste.
Ainsi, qualifier implicitement la Kabylie de « région terroriste » revient à requalifier son histoire même. Cela transforme une tradition de mobilisation politique légitime en menace sécuritaire. C’est précisément cette réduction que la séquence télévisée de l’ENTV a cristallisée dans l’opinion publique.
Le rapport entre centre et périphérie : une grille de lecture structurelle
La centralisation du discours public
Ce lapsus ne peut être isolé d’un contexte plus large de centralisation accrue du discours public en Algérie. Les médias étatiques jouent un rôle déterminant dans la diffusion d’une narration unifiée. L’ENTV, en tant que première chaîne d’État, incarne cette fonction de cadrage idéologique.
Dans ce schéma, toute revendication régionale forte peut être perçue comme un défi à l’autorité centrale. Par ailleurs, la catégorie « terrorisme » devient un outil de délégitimation particulièrement efficace. Elle permet de disqualifier une contestation sans avoir à répondre à ses arguments sur le fond.
La Kabylie perçue comme région frondeuse
La formule « Kabylie de région terroriste » cristallise cette tension structurelle entre centre et périphérie. Elle donne le sentiment que la cible du pouvoir ne serait plus uniquement le MAK en tant qu’organisation. C’est une dynamique régionale dans son ensemble qui est visée. Une région perçue comme historiquement frondeuse, culturellement distincte et politiquement autonome dans ses revendications.
Autrement dit, le lapsus de l’ENTV révèle moins une erreur de langage qu’une matrice idéologique. Il traduit une vision dans laquelle l’émancipation régionale est automatiquement assimilée à une menace sécuritaire.
« Kabylie de région terroriste » : quand les glissements sémantiques en disent plus que les déclarations officielles
Au-delà de la polémique immédiate, cette séquence du 20h de l’ENTV agit comme un puissant révélateur politique.
Elle met en lumière un déplacement progressif du discours officiel algérien. D’une lutte déclarée contre une organisation classée terroriste, on glisse vers une suspicion élargie touchant un territoire entier. Qu’il s’agisse d’un lapsus ou d’une formulation révélatrice d’un état d’esprit, l’effet produit est identique. La Kabylie se retrouve associée publiquement, sur la première chaîne d’État, à une catégorie infamante.
Dès lors, la question demeure centrale et incontournable. Le pouvoir algérien vise-t-il exclusivement un mouvement politique précis ? Ou cherche-t-il à contenir une région entière qui revendique depuis des décennies davantage d’autonomie culturelle, linguistique et politique ?
En qualifiant implicitement la Kabylie de « région terroriste », le discours d’État franchit une ligne symbolique. En revanche, cette stratégie de stigmatisation pourrait produire l’effet inverse. Elle risque de renforcer la détermination d’une région qui n’a jamais cessé de résister. Car en politique, les glissements sémantiques en disent parfois plus long que les déclarations officielles les plus solennelles.



