L’école numérique kabyle n’est plus seulement un outil pédagogique. Depuis fin 2024, elle est devenue le laboratoire d’une transformation profonde : faire entrer la langue kabyle dans l’ère des grands modèles de langage. En décembre 2024, l’École Numérique Kabyle (ENK) lançait ses premiers cours d’informatique entièrement dispensés en taqbaylit. Cette initiative, pilotée par la professeure Samia Saad-Bouzefrane du Conservatoire national des arts et métiers de Paris, marquait un tournant. Ainsi, pour la première fois dans l’histoire de cette langue berbère, les concepts de cybersécurité et de réseaux informatiques étaient transmis sans passer par le français ou l’arabe. Or, l’ambition ne s’est pas arrêtée là.
En avril 2026, l’ENK franchit une nouvelle étape. Elle organise, à Paris, le symposium international AI4CHIEF’2026, entièrement consacré à la revitalisation des langues en danger par l’intelligence artificielle. Cet événement scientifique inédit réunit des chercheurs de plusieurs universités autour d’une question centrale : comment l’IA peut-elle sauver les langues autochtones à faibles ressources numériques ? La langue kabyle y sert de cas d’étude principal.

L’école numérique kabyle, acteur d’une linguistique de rupture
L’ENK est un organisme sans but lucratif. Elle œuvre, depuis sa création, à l’éducation et à la réussite scolaire en milieu kabylophone. Cependant, ses activités ont pris une dimension scientifique inattendue. Par ailleurs, la structure s’est imposée comme l’interface entre la diaspora kabyle et les institutions académiques françaises.
Le cas Saad-Bouzefrane : une chercheuse à double engagement
Samia Saad-Bouzefrane incarne cette double mission. Professeure des universités au CNAM depuis 2019, elle dirige le Centre d’études et de recherche en informatique et communications (CEDRIC). En décembre 2024, le Cercle des femmes de la cybersécurité lui décernait la médaille de la femme cyber-chercheuse Europe. Un an plus tard, en décembre 2025, la Société de l’électricité, de l’électronique et des technologies de l’information lui reconnaissait le titre de membre sénior. Dès lors, son travail sur le kabyle bénéficiait d’une visibilité institutionnelle inédite.
Son lexique d’informatique français-anglais-taqbaylit constitue l’outil de référence de cette entreprise. La quatrième édition, enrichie des terminologies de l’intelligence artificielle et de la cybersécurité, était mise en ligne en janvier 2026. En outre, ce dictionnaire technique permet aujourd’hui la traduction d’interfaces web dans une langue qui n’avait, jusqu’alors, aucune existence dans les systèmes informatiques.
L’école numérique kabyle face au défi des langues peu dotées
La taqbaylit appartient à la catégorie des langues dites « peu dotées ». Autrement dit, elle dispose de corpus numériques insuffisants pour entraîner des modèles d’IA performants. De ce fait, les grands systèmes comme ChatGPT ou Gemini ne la prennent pas en charge. C’est précisément ce vide que le programme de recherche associé à l’ENK entend combler.
Construire un LLM kabyle : un projet de thèse à la Sorbonne
Un projet de thèse lancé à l’université Sorbonne, sous la direction de Samia Saad-Bouzefrane, vise à développer un grand modèle de langage adapté au kabyle. Ce travail s’articule autour de trois axes. Le premier consiste à constituer des corpus annotés à partir de textes, d’enregistrements audio et de vidéos. Le deuxième axe porte sur la reconnaissance optique de caractères en tifinagh. Le troisième axe, enfin, concerne le fine-tuning de modèles existants par apprentissage par renforcement.
Par conséquent, l’ambition n’est pas de créer un outil de traduction approximatif. Il s’agit de concevoir un système capable de traiter la morphologie complexe du kabyle, langue à flexion riche et à tradition orale dominante. Toutefois, les chercheurs reconnaissent la difficulté : les données disponibles restent fragmentaires et dispersées entre la diaspora et les régions d’origine.
Le séminaire scientifique de 2026 : un tournant institutionnel
L’événement AI4CHIEF’2026, tenu les 16 et 17 avril 2026 à Paris, consolide la position de l’ENK sur l’échiquier académique international. Trois intervenants de premier rang y ont présenté leurs travaux.
Samia Saad-Bouzefrane a exposé le cadre général de l’utilisation de l’IA pour les langues en danger d’extinction. Youcef Saad, professeur émérite d’informatique à l’université du Minnesota et titulaire de la chaire William Norris, a présenté une communication sur les opportunités offertes par l’IA générative pour la langue kabyle. Kamel Naït-Zerrad, docteur en linguistique berbère de l’INALCO et spécialiste de lexicologie, a quant à lui proposé un système de numération formalisé pour la taqbaylit.
Une convergence rare entre technologie et patrimoine
Ces trois profils illustrent une convergence peu commune. D’un côté, des ingénieurs spécialistes des architectures de calcul. De l’autre, des linguistes formés aux traditions berbéristes. Ensemble, ils construisent ce que les chercheurs appellent un « écosystème numérique » pour une langue à tradition majoritairement orale. Néanmoins, plusieurs obstacles structurels subsistent. Le premier est l’absence de standardisation orthographique universellement acceptée au sein des différentes communautés kabyles. Le second est la faiblesse des financements publics alloués aux langues non étatiques dans les systèmes de recherche français et algérien.
Un réseau de transmission diasporique en pleine expansion
Au-delà de la recherche, l’ENK s’inscrit dans un tissu associatif plus large. European Amazigh Education, partenaire du Réseau culturel franco-berbère, proposait en 2025-2026 des sessions de langue kabyle en ligne à un nombre croissant d’apprenants adultes et d’enfants. De même, la Ville de Paris offre depuis septembre 2025 des cours de taqbaylit dans ses centres d’animation, selon un tarif modulé au quotient familial. Cependant, ces initiatives restent portées par la société civile. Aucun dispositif public national ne finance la revitalisation du kabyle à l’échelle du territoire français.
C’est précisément là que l’ENK joue un rôle structurant. Elle agrège les initiatives dispersées, leur donne une cohérence scientifique et une visibilité internationale. En outre, ses cours d’informatique en taqbaylit, accessibles sans inscription sur sa plateforme en ligne, atteignent un public que les associations culturelles traditionnelles ne touchent pas : les jeunes kabyliens nés en diaspora, familiers du numérique mais déconnectés de leur langue d’origine.
La question reste posée : l’ENK peut-elle, avec ses seuls moyens associatifs, réussir là où les politiques linguistiques d’État ont échoué ? La conférence AI4CHIEF’2026 a montré que la communauté scientifique internationale prend le dossier au sérieux. La taqbaylit n’est plus seulement une langue menacée. Elle devient un terrain d’expérimentation pour l’IA appliquée aux langues autochtones du monde entier.
Qu’est-ce que l’École Numérique Kabyle (ENK) ?
L’École Numérique Kabyle est un organisme sans but lucratif qui œuvre à l’éducation et à la réussite scolaire à l’ère du numérique. Elle propose des programmes d’enseignement en langue kabyle, notamment des cours d’informatique dispensés entièrement en taqbaylit depuis décembre 2024. Elle est également à l’origine d’initiatives de recherche sur les grands modèles de langage adaptés au kabyle.
Qu’est-ce que le lexique d’informatique français-anglais-kabyle ?
Ce lexique est un dictionnaire technique trilingue publié par la professeure Samia Saad-Bouzefrane du CNAM de Paris. Sa quatrième édition, mise en ligne en janvier 2026, intègre les terminologies de l’intelligence artificielle et de la cybersécurité. Il constitue aujourd’hui l’outil de référence pour la traduction d’interfaces web en langue kabyle et pour l’enrichissement des corpus numériques de cette langue.
Pourquoi le kabyle est-il une langue dite « peu dotée » sur le plan numérique ?
Une langue est considérée comme peu dotée lorsque ses corpus numériques, c’est-à-dire les textes, enregistrements et données annotées disponibles en format numérique, sont insuffisants pour entraîner des systèmes d’intelligence artificielle performants. Le kabyle, à tradition principalement orale, ne dispose pas de bases de données structurées comparables à celles du français ou de l’anglais. Cela explique son absence des grands modèles de langage actuels.
Qu’est-ce que la conférence AI4CHIEF’2026 organisée par l’ENK ?
AI4CHIEF’2026 est la première conférence internationale entièrement consacrée à l’utilisation de l’intelligence artificielle pour la revitalisation des langues en danger d’extinction et la préservation du patrimoine des peuples autochtones. Elle s’est tenue à Paris les 16 et 17 avril 2026, à l’initiative de la professeure Samia Saad-Bouzefrane. Le kabyle y a servi de cas d’étude central.
Où suivre les cours d’informatique en kabyle proposés par l’ENK ?
Les cours d’informatique en langue kabyle sont accessibles gratuitement et sans inscription préalable sur la plateforme numérique de l’École Numérique Kabyle. Ils sont dispensés par la professeure Samia Saad-Bouzefrane et couvrent des thèmes allant des réseaux informatiques à la cybersécurité. L’ENK rend également disponibles des supports de cours en téléchargement sur son site officiel.



