En février 2026, le début du Ramadan en France a suscité une vive confusion. Deux annonces officielles ont fixé deux dates distinctes pour le premier jour de jeûne. Derrière cette cacophonie de calendrier se dessine une crise bien plus profonde — celle de la gouvernance de l’islam hexagonal.
Une nuit du doute, deux vérités
Le mardi 17 février 2026, les regards se sont tournés vers le ciel. Comme chaque année au soir du 29e jour du mois de chaabane, la « nuit du doute » débutait. L’enjeu : apercevoir ou non le croissant lunaire, ce mince croissant de lumière dont la visibilité marque, dans la tradition islamique, l’entrée officielle dans le mois sacré du Ramadan. Mais cette année, les astronomes avaient prévenu : le croissant serait quasiment invisible depuis la majeure partie du globe.
Qu’à cela ne tienne. Dès 18h30, la Grande Mosquée de Paris tranchait : le Ramadan débuterait le lendemain, mercredi 18 février. Quelques heures plus tard, le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) maintenait son calendrier préétabli par calcul astronomique — jeudi 19 février. En une soirée, la France se retrouvait avec deux premiers jours de jeûne officiels, une situation aussi rare que symboliquement lourde.
Début du Ramadan en France: Une querelle de méthode aux racines théologiques
Pour comprendre la fracture, il faut saisir deux traditions qui coexistent depuis des siècles dans le monde musulman. La première, héritée du Prophète, repose sur l’observation oculaire directe du croissant lunaire — une démarche incarnée, locale, communautaire. La seconde, issue des avancées de l’astronomie moderne, préconise le calcul scientifique de la visibilité théorique du croissant, permettant de fixer la date à l’avance, parfois des semaines ou des mois avant le mois lui-même.
La Grande Mosquée de Paris s’est ancrée dans la première tradition. Le CFCM, de son côté, s’est appuyé sur les données astronomiques — lesquelles confirmaient l’impossibilité pour l’œil nu d’apercevoir le croissant le 17 février depuis la France. Le Conseil Théologique Musulman de France (CTMF), troisième acteur de cet imbroglio, a quant à lui invoqué un « principe d’universalité du jeûne », arguant que les conditions de visibilité étaient réunies en Polynésie française.
Ces deux méthodes, bien que légitimes, ne sont pas seulement des querelles de savants. Elles cristallisent des visions différentes de l’islam — son rapport à la science, à la tradition, à l’autorité et à la mondialisation du religieux.
L’ombre d’Alger et de Rabat sur les mosquées de France
La formule a circulé comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux : « le 18 pour les Algériens, le 19 pour les Marocains ». Si le raccourci est excessif, il n’est pas totalement infondé. La Grande Mosquée de Paris entretient depuis sa fondation, en 1926, des liens historiques et financiers avec l’État algérien. Le CFCM, lui, voit parmi ses principales composantes la Fédération Nationale des Musulmans de France (FNMF), réputée proche des autorités de Rabat.
Or, dans le même temps, le Maroc et l’Algérie — dont les relations diplomatiques sont rompues depuis août 2021 — ont eux-mêmes choisi deux dates différentes pour leur propre début de Ramadan. L’Algérie a opté pour le 19 février ; le Maroc, après sa propre nuit du doute, s’est aligné sur le 19 également — mais en s’appuyant sur ses propres observations, indépendantes de toute concertation avec Alger. Cette divergence quasi-annuelle entre les deux voisins du Maghreb n’est un secret pour personne : la lune est la même, les conclusions rarement identiques.
En France, certaines mosquées se sont affranchies de la Grande Mosquée de Paris. Celles de Strasbourg et de Reims ont annoncé le 19 février, rejoignant la position du CFCM. La division ne suivait donc pas uniquement les lignes communautaires, mais aussi les convictions théologiques locales et les dynamiques de confiance envers les institutions nationales.
Le CFCM, vingt ans de rivalités sans unité
Créé en 2003 à l’initiative de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, le Conseil Français du Culte Musulman devait incarner l’ambition d’un « islam de France » structuré, capable de dialoguer avec les pouvoirs publics dans le cadre de la laïcité républicaine. Deux décennies plus tard, le bilan est mitigé. L’institution n’a jamais réussi à s’imposer comme une autorité véritablement représentative, minée par des rivalités entre fédérations aux allégeances étrangères divergentes.
En 2023, Emmanuel Macron lui-même avait jugé le CFCM « dépassé » et soutenu la mise en place du Forum de l’islam de France, dans l’espoir de réduire les influences étrangères. Mais les anciennes structures persistent, continuent de communiquer et, comme en témoigne l’épisode de février 2026, d’entrer en concurrence frontale — au grand désarroi des fidèles.
« Dans ma famille, on jeûne pas le même jour » : le désarroi des croyants
Au-delà des querelles institutionnelles, c’est dans les foyers que l’impact se fait le plus ressentir. « C’est très très grave, et le pire c’est qu’ils ne cherchent pas le consensus. Il y a le CFCM et la mosquée de Paris qui lâchent leurs décisions en vrac sans se soucier de l’autre. C’est un manque de respect pour les musulmans de France », a résumé un fidèle sur le réseau social X, exprimant un sentiment partagé par des milliers d’autres.
Le Ramadan est avant tout un symbole d’unité. Voir deux dates coexister dans un même pays, parfois au sein d’une même famille selon la mosquée fréquentée, en trahit le sens profond. Pour des millions de musulmans de France — entre cinq et six millions selon les estimations —, la confusion n’est pas seulement calendaire. Elle touche à l’appartenance, à l’identité et à la confiance dans les institutions religieuses censées les représenter.
Début du Ramadan en France: Vers une autorité religieuse indépendante et unifiée ?
La question n’est pas nouvelle, mais l’épisode de 2026 lui confère une urgence renouvelée. Plusieurs voix s’élèvent pour réclamer la mise en place d’une instance réellement autonome, débarrassée des allégeances diplomatiques étrangères, capable d’adopter une méthode de calcul consensuelle et de l’annoncer bien en amont — sans attendre la nuit du doute pour semer l’incertitude.
Car le début du Ramadan en France n’est désormais plus seulement une question liturgique. Il est devenu un révélateur — à la fois de la fragilité institutionnelle de l’islam hexagonal et de l’urgence d’une gouvernance religieuse qui place enfin les croyants, et non les États étrangers, au centre de ses priorités.
REPÈRES
18 février : Date retenue par la Grande Mosquée de Paris et plusieurs pays arabes (Arabie saoudite, Émirats, Koweït).
19 février : Date retenue par le CFCM, l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, la Turquie, la Jordanie, l’Égypte, Oman et de nombreux pays d’Asie.
CFCM : Conseil Français du Culte Musulman, créé en 2003, principal interlocuteur de l’État pour les questions islamiques en France.



