L’Algérie a longtemps tenu le Sahel comme un espace naturel. Sa puissance régionale, sa profondeur historique et ses milliers de kilomètres de frontières communes lui conféraient un rôle que personne ne lui disputait sérieusement. En moins d’un an, cette position s’est effondrée. Depuis janvier 2026, Alger tente un retour différencié — réel au Niger et au Burkina Faso, toujours bloqué face au Mali. Ce que révèle cette séquence dépasse la simple querelle diplomatique. En effet, c’est une recomposition structurelle des rapports de force au Sahel. Ainsi, le Maroc avance, la Russie arbitre, et l’Algérie court après une influence qu’elle pensait acquise.
Pourquoi le Sahel est une question de survie stratégique pour l’Algérie
Le Sahel n’est pas une priorité parmi d’autres pour Alger. C’est une frontière directe. L’Algérie partage plus de 6 000 kilomètres de limites terrestres avec ses voisins sahéliens. Mali, Niger et Mauritanie encadrent son flanc sud sur des distances considérables.
Or ce désert n’est pas vide. Il est traversé par des flux migratoires et des réseaux de trafic d’armes. De plus, des groupes armés affiliés à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) y opèrent. Dès lors, la stabilité du Sahel est une question de sécurité nationale pour Alger — pas seulement de politique étrangère.
Par ailleurs, le projet de gazoduc transsaharien (TSGP) constitue un levier économique majeur pour Alger. Ce projet relierait le Nigeria à l’Europe via le Niger et l’Algérie. Toutefois, il ne peut avancer que si les relations avec Niamey restent stables.
Trois enjeux structurels expliquent ainsi l’intérêt stratégique algérien dans cette région.
Le premier est sécuritaire. Le terrorisme transfrontalier constitue depuis les années 2000 la principale menace perçue par l’armée algérienne sur son flanc sud. La neutralisation des groupes armés au Sahel est donc indissociable de la défense du territoire national.
Le deuxième est énergétique. Le TSGP est un axe stratégique majeur pour Alger depuis plus d’une décennie. Il conditionne une partie de la diplomatie algérienne au Sahel.
Le troisième est géopolitique. L’Algérie se perçoit comme la puissance pivot de l’Afrique du Nord et du Sahel. Perdre son influence dans cette région, c’est en effet perdre un levier de négociation face à l’Europe, face aux États-Unis, et face à son rival historique : le Maroc.
Algérie-Sahel : La rupture de 2025, le drone qui a tout fait basculer
Pour comprendre la situation actuelle, il faut revenir au 31 mars 2025. Dans la nuit du 31 mars au 1er avril, un drone de reconnaissance malien est abattu par les forces algériennes près de Tinzaouatine, ville frontalière stratégique.
Les deux pays donnent immédiatement des versions contradictoires. Alger affirme que l’appareil a pénétré son espace aérien sur près de deux kilomètres. En revanche, Bamako soutient que le drone n’a jamais quitté le territoire malien. Selon Bamako, les débris ont d’ailleurs été retrouvés à 9,5 kilomètres à l’intérieur du pays. Chaque partie réclame des preuves à l’autre. Aucune ne les fournit.
La crise diplomatique qui s’ensuit est sans précédent dans l’histoire récente des deux pays. Le Mali rappelle son ambassadeur à Alger. Le Niger et le Burkina Faso, membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), font de même par solidarité. En réponse, l’Algérie rappelle ses propres ambassadeurs à Bamako et à Niamey. L’espace aérien algéro-malien est alors fermé. Par ailleurs, les accusations mutuelles s’enchaînent à la tribune des Nations unies.
En septembre 2025, Bamako franchit un nouveau seuil. Il dépose une requête contre Alger devant la Cour internationale de Justice (CIJ). Alger refuse d’accepter la compétence de la juridiction et dénonce une « manœuvre grossière ». Le blocage est dès lors total sur le plan juridique.
Un incident qui révèle une fracture profonde
Cependant, l’incident du drone n’est pas la cause de la crise. Il en est le détonateur. La fracture, elle, est plus ancienne.
En janvier 2024, la junte malienne avait déjà annoncé son retrait de l’accord d’Alger. Cet accord avait été signé en 2015 entre le gouvernement malien et la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA). Or il constituait la pierre angulaire de la diplomatie algérienne au Sahel depuis dix ans. Alger l’avait négocié et en était le garant officiel.
Deux doctrines incompatibles s’affrontent depuis lors. Alger estime que la résolution de la crise malienne doit passer par un dialogue politique inclusif. Autrement dit, Alger distingue les mouvements séparatistes touaregs des groupes jihadistes. En revanche, Bamako qualifie de terroristes tous les groupes armés qui s’opposent à l’État, sans exception. Cette divergence doctrinale n’est donc pas résoluble par une simple reprise des échanges. Elle touche en effet à la conception même de la souveraineté dans les deux pays.
Le Maroc dans les coulisses : un opportunisme structurel
La crise algéro-malienne n’a pas été créée par le Maroc. Cependant, Rabat en a tiré parti avec constance et méthode.
En février 2025, Bamako accueille la première réunion de la commission militaire mixte Mali–Maroc. Quelques semaines plus tard, les ministres sahéliens sont reçus à Rabat par le roi Mohammed VI. Ils expriment alors leur volonté d’adhérer à l’Initiative Atlantique. Ce projet vise à relier les pays enclavés du Sahel au port de Dakhla, au Sahara occidental, via un corridor logistique terrestre.
À Alger, des analystes établissent un lien direct entre ce rapprochement et l’intensification des accusations maliennes. La coïncidence des calendriers alimente cette lecture. Quoi qu’il en soit, le résultat est le même : le Maroc avance au Sahel sur les positions qu’Alger a dû abandonner.
Dans le duel maghrébin qui oppose Alger et Rabat depuis des décennies, le Sahel est ainsi devenu un front supplémentaire — et particulièrement actif depuis 2023.
Algérie-Sahel : Le retour d’Alger en 2026 – différencié, fragile, mais réel
Depuis le début de l’année 2026, l’Algérie a engagé une offensive diplomatique ciblée pour sortir de l’isolement sahélien. Cette offensive produit des résultats tangibles avec le Niger et le Burkina Faso. Elle bute toutefois toujours sur le Mali.
Le Niger : la normalisation comme modèle
Le 12 février 2026, l’Algérie et le Niger actent simultanément le retour de leurs ambassadeurs respectifs. C’est la fin officielle d’une crise ouverte depuis le printemps 2025. Trois jours plus tard, le président nigérien Abdourahmane Tiani effectue une visite officielle de 48 heures à Alger. Les deux parties élargissent ensuite leur coopération aux infrastructures, à la santé et à l’énergie.
Au cœur de ce rapprochement se trouve le gazoduc transsaharien. Le groupe Sonatrach engage ainsi les démarches pour la réalisation du TSGP. Ce projet relierait le Nigeria à l’Algérie via le Niger. Il est dans les tuyaux depuis quinze ans. Toutefois, il retrouve aujourd’hui une actualité précise dans un contexte de tensions énergétiques mondiales.
Le 22 mars 2026 — soit trois jours avant la publication de cet article — les Premiers ministres algérien et nigérien se réunissent à Niamey pour la deuxième session de la commission mixte de coopération. Ils appellent à transformer la dynamique politique en projets économiques concrets. Par ailleurs, ils s’engagent à accélérer les grands axes transsahariens. Les termes sont précis, les engagements formalisés.
Le Burkina Faso : des accords énergétiques comme signal
La trajectoire avec le Burkina Faso est parallèle. Une délégation algérienne se rend à Ouagadougou pour discuter de coopération dans les secteurs minier et des hydrocarbures. Des accords sont signés. Pour Ouagadougou, ces engagements représentent ainsi une alternative concrète aux propositions marocaines. Ces dernières sont prometteuses sur le papier, mais complexes et conditionnelles dans leur mise en œuvre.
Toutefois, le rapprochement avec le Burkina Faso reste moins institutionnalisé qu’avec le Niger. Il n’a pas encore donné lieu à des commissions mixtes de même niveau.
Le Mali : le nœud qui ne se défait pas
Le Mali reste en dehors de tout mouvement de normalisation. En février 2026, les autorités maliennes publient un communiqué cinglant. Elles démentent toute rumeur de retour de leur ambassadeur à Alger. Le ministre des Affaires étrangères Abdoulaye Diop qualifie ces informations de « fausses, délibérément distillées ».
L’espace aérien entre les deux pays reste fermé. Le dossier de la CIJ est bloqué, faute d’accord algérien pour accepter la compétence du tribunal. Les accusations réciproques persistent. Aucun canal de dialogue formel n’est ouvert.
Lors de la visite de Tiani à Alger en février 2026, le Niger aurait servi d’intermédiaire informel. En effet, il aurait tenté de tester les conditions d’un éventuel rapprochement avec Bamako. Bamako a répondu que le Niger était libre d’entretenir ses propres relations. Cependant, il a précisé que cela ne le concernait pas directement.
Ce que révèle la position de la Russie
La Russie occupe dans cette crise une position inconfortable. Elle est partenaire stratégique du Mali via Africa Corps, successeur du groupe Wagner. Elle entretient également des relations militaires et économiques de longue date avec l’Algérie.
Face à la rupture entre ses deux alliés, Moscou a longtemps gardé le silence. Lorsqu’il s’est finalement exprimé, c’était pour tenter de maintenir un équilibre précaire. En d’autres termes, il n’a pas pris parti ouvertement. Cette posture traduit une réalité simple : la Russie a besoin du Mali pour son ancrage au Sahel. Elle a aussi besoin de l’Algérie pour son influence en Méditerranée. Elle ne peut donc sacrifier l’un pour l’autre.
Cependant, ce silence russe n’a aucunement freiné la dégradation des relations algéro-maliennes. Il en dit long sur les limites de l’arbitrage de Moscou dans une crise qu’il ne peut résoudre sans froisser l’un de ses deux alliés.
Algérie-Sahel : Les enjeux qui dépassent la querelle diplomatique
Au-delà de l’incident du drone et des échanges d’ambassadeurs, trois enjeux structurels expliquent pourquoi cette crise est durable.
La fragmentation de l’AES : une cohésion de façade
L’AES affiche une solidarité de principe. Cependant, la normalisation rapide du Niger et du Burkina Faso avec Alger, dès février 2026, a démontré que cette solidarité avait des limites. Le Niger a en effet agi dans son intérêt propre — énergétique et économique — sans consulter Bamako. Le Burkina Faso a suivi une logique similaire.
Autrement dit, la crise a révélé les fragilités internes de l’AES. En effet, cette alliance repose sur une posture commune plutôt que sur des intérêts convergents à long terme. Dès lors, quand les intérêts divergent, la solidarité s’effrite.
Le gazoduc transsaharien : l’énergie comme levier de paix
Le TSGP est bien plus qu’un projet d’infrastructure. C’est en réalité un instrument géopolitique. En reliant le Nigeria à l’Europe via le Niger et l’Algérie, il crée ainsi une interdépendance économique entre les parties. Cette interdépendance rend une rupture durable coûteuse pour tous. Le Niger, par exemple, bénéficierait directement des revenus de transit. Dès lors, le TSGP fonctionne comme un stabilisateur des relations algéro-nigériennes. De plus, si le Mali est un jour réintégré dans ce cadre, il pourrait devenir un vecteur de normalisation plus large.
La rivalité Algérie–Maroc : le Sahel comme nouveau terrain
La rivalité entre Alger et Rabat se jouait traditionnellement sur le Sahara occidental et la frontière terrestre fermée. Depuis 2021, cependant, le Sahel est devenu un quatrième front, actif et direct.
Le Maroc y développe des coopérations militaires et économiques avec les pays de l’AES. Ces initiatives répondent à une logique de substitution à l’influence algérienne. Par ailleurs, elles s’inscrivent dans une compétition pour le contrôle des routes commerciales vers l’Atlantique et pour l’accès aux ressources sahéliennes.
Algérie-Sahel : Ce que la commission mixte du 22 mars change – et ce qu’elle ne change pas encore
La réunion des Premiers ministres algérien et nigérien à Niamey les 22 et 23 mars 2026 est un signal concret. Elle marque en effet la volonté des deux parties de transformer un rapprochement politique en résultats mesurables. Les axes retenus dessinent une feuille de route crédible : gazoduc, frontières communes, coopération commerciale.
Cependant, deux points restent en suspens. D’une part, le Burkina Faso n’a pas encore atteint le même niveau d’institutionnalisation avec Alger. D’autre part, et surtout, le Mali reste hors de tout dialogue. Tant que Bamako ne s’assoira pas à une table avec Alger, la recomposition sahélienne d’Alger restera donc incomplète.
Quelles perspectives pour les prochains mois ?
Trois trajectoires sont envisageables.
La première est une normalisation progressive. Ainsi, le Niger et le Burkina Faso servent de pont. Le TSGP avance concrètement. Bamako accepte alors un retour au dialogue avec Alger sans le formuler comme une capitulation. C’est possible. Toutefois, ce n’est pas probable à court terme.
La deuxième est une fracture consolidée. Le Mali maintient sa posture hostile. En conséquence, l’AES se fragmente silencieusement. Alger consolide ses positions avec Niamey et Ouagadougou. Par ailleurs, le Maroc approfondit sa coopération militaire avec le Mali. C’est le scénario le plus probable dans les prochains mois.
La troisième est une escalade résiduelle. Un nouvel incident frontalier — drone, interpellation, affrontement près de Tinzaouatine — relance la crise. Il compromet alors les acquis avec le Niger et le Burkina Faso. Ce scénario est néanmoins peu probable à court terme.
Ce que cette crise révèle sur l’Algérie elle-même
Au fond, la crise révèle une vulnérabilité structurelle d’Alger. Son image de puissance tutélaire est perçue comme de la condescendance par les juntes sahéliennes. De plus, sa distinction entre groupes séparatistes et jihadistes est incomprise par des régimes qui rejettent tout cadre multilatéral.
Par ailleurs, l’Algérie a été lente à répondre aux offres économiques du Maroc, de la Turquie et de la Chine dans la région. Le TSGP, relancé après la crise, aurait pu être un levier actif dès 2021. Or il ne l’était pas.
C’est donc sur ce terrain économique — concret et désidéologisé — que se jouera la reconquête algérienne. En ce sens, les commissions mixtes du 22 et 23 mars en sont la première démonstration tangible.
Algérie-Sahel : Pour aller plus loin sur Lenumide
Pour une analyse complète des enjeux sécuritaires structurels, consultez notre dossier de référence sur les enjeux sécuritaires du Sahel.
Pour comprendre la rivalité entre l’Algérie et le Maroc dans cette région, voir notre dossier sur les tensions Algérie–Maroc.
Pour les dynamiques du conflit du Sahara occidental et son lien avec la crise sahélienne, consultez notre dossier Sahara occidental.



