Algérie – Sahel : enjeux sécuritaires, crise avec le Mali, retour au Niger, gazoduc transsaharien, rivalité avec le Maroc.
L’Algérie a longtemps tenu au Sahel un rôle que personne ne lui contestait sérieusement. Puissance tutélaire, médiateur naturel et garant sécuritaire de toute une région, Alger s’appuyait sur des décennies de diplomatie patiente. Depuis 2024, cette position est profondément ébranlée. En moins d’un an, une crise sans précédent a mis fin à des relations de voisinage construites sur des décennies. Toutefois, depuis le début de l’année 2026, Alger tente un retour différencié — partiel, fragile, mais réel.
Comprendre les enjeux sécuritaires du Sahel en 2026, c’est donc comprendre pourquoi l’Algérie a perdu la main sur son arrière-cour stratégique. C’est aussi comprendre comment elle cherche à la reconquérir. Enfin, c’est identifier quelles puissances s’y disputent désormais l’influence à sa place.
Ce dossier analyse la genèse de la rupture, les acteurs en présence, les dynamiques profondes et les scénarios d’évolution pour les prochains mois.
I. Qu’est-ce que le Sahel et pourquoi est-il stratégique pour l’Algérie ?
Le Sahel désigne la bande semi-aride qui s’étend du Sénégal jusqu’à l’Éthiopie. Elle passe notamment par le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad. Pour l’Algérie, cependant, cette région n’est pas une préoccupation lointaine. C’est une frontière directe.
L’Algérie partage plus de 6 000 kilomètres de frontières terrestres avec ses voisins sahéliens. Mali, Niger et Mauritanie encadrent son flanc sud sur des milliers de kilomètres de désert. Or ce désert n’est pas vide. Il est traversé par des flux migratoires massifs et des réseaux de trafic d’armes. De plus, des groupes armés affiliés à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et à l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) y opèrent activement.
Dès lors, la stabilité du Sahel est une question de sécurité nationale pour Alger — pas seulement de politique étrangère.
Trois enjeux structurels expliquent ainsi l’intérêt stratégique algérien.
Le premier est sécuritaire. Le terrorisme transfrontalier constitue depuis les années 2000 la principale menace perçue par l’armée algérienne sur son flanc sud. La neutralisation des groupes armés au Sahel est donc indissociable de la défense du territoire national.
Le deuxième est énergétique. Le projet de gazoduc transsaharien (TSGP) relierait le Nigeria à l’Europe via le Niger et l’Algérie. Ce projet conditionne ainsi une partie de la diplomatie algérienne au Sahel depuis plus d’une décennie.
Le troisième est géopolitique. L’Algérie se perçoit comme la puissance pivot de l’Afrique du Nord et du Sahel. Perdre son influence dans cette région, c’est en effet perdre un levier de négociation face à l’Europe, face aux États-Unis, et face à son rival historique : le Maroc.

II. Sahel : enjeux sécuritaires – La genèse de la rupture : du drone de Tinzaouatine à la crise de l’AES
Pour comprendre la situation de mars 2026, il faut revenir sur les événements de 2024 et 2025. Ces événements ont en effet précipité la rupture entre Alger et les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES).
2.1 L’accord d’Alger : la fin d’un rôle historique
En janvier 2024, la junte malienne au pouvoir depuis 2021 annonce son retrait de l’accord dit « accord d’Alger ». Cet accord avait été signé en 2015 entre le gouvernement malien et la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA). Or il constituait la pierre angulaire de la diplomatie algérienne au Sahel depuis dix ans. Alger l’avait négocié et en était le garant officiel.
Ce retrait constitue un premier signal d’alarme. Bamako reproche en effet à Alger d’entretenir des liens ambigus avec certains groupes armés touaregs du nord Mali. Il l’accuse également d’ingérence dans les affaires intérieures du pays. Alger, de son côté, maintient que la résolution de la crise malienne doit passer par un dialogue politique inclusif. Cette position, la junte la rejette catégoriquement.
2.2 L’incident du drone de Tinzaouatine (mars–avril 2025)
Dans la nuit du 31 mars au 1er avril 2025, un drone de reconnaissance malien est abattu par les forces algériennes près de Tinzaouatine. Cette ville frontalière est une zone stratégique sensible. Les deux pays donnent des versions contradictoires de l’incident. Alger affirme que le drone a pénétré son espace aérien. En revanche, Bamako soutient que l’appareil n’a jamais quitté le territoire malien.
La crise diplomatique qui s’ensuit est sans précédent. Le Mali rappelle son ambassadeur à Alger. Le Niger et le Burkina Faso, membres de l’AES avec le Mali, font de même par solidarité. En réponse, l’Algérie rappelle ses propres ambassadeurs à Bamako et à Niamey. L’espace aérien entre le Mali et l’Algérie est alors fermé. Par ailleurs, les accusations réciproques s’accumulent à la tribune des Nations unies.
2.3 La réaction algérienne : entre consternation et contre-offensive rhétorique
La réaction d’Alger est double. D’un côté, le gouvernement algérien qualifie les accusations maliennes de « graves » et de « fallacieuses ». De l’autre, le président Tebboune, dans un discours devant le Parlement, évoque les bourses d’études algériennes accordées à des dirigeants maliens actuels. Ce discours aggrave cependant les tensions au lieu de les apaiser.
Par ailleurs, des analystes algériens soulignent un élément structurant souvent passé sous silence. En février 2025, Bamako avait accueilli la première réunion de la commission militaire mixte Mali–Maroc. Dans la rivalité qui oppose Alger et Rabat, le Sahel est ainsi devenu un nouveau terrain de confrontation directe.
III. Sahel : enjeux sécuritaires – Les acteurs structurants
L’analyse des enjeux sécuritaires au Sahel implique d’identifier précisément les acteurs en présence, leurs intérêts et leurs stratégies.
3.1 L’Algérie : la puissance tutélaire fragilisée
L’Algérie dispose d’atouts considérables au Sahel : frontières communes, profondeur historique, capacités financières et énergétiques. Cependant, elle souffre de plusieurs handicaps structurels.
Son rapport à la souveraineté est perçu comme condescendant par les juntes sahéliennes. Sa distinction entre groupes séparatistes « fréquentables » et groupes jihadistes à combattre est incomprise — voire rejetée — par Bamako. En outre, l’Algérie a été lente à répondre aux propositions économiques concrètes du Maroc, de la Russie, de la Turquie et de la Chine dans la région depuis 2021.
3.2 L’Alliance des États du Sahel (AES) : une cohésion de façade
L’AES regroupe depuis 2023 le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Ces trois pays sont dirigés par des juntes militaires issues de coups d’État successifs. L’alliance repose sur une ligne souverainiste commune : rejet de la présence militaire française et éloignement des partenaires occidentaux.
Cependant, la crise avec l’Algérie a révélé les fragilités internes de l’alliance. Le Niger et le Burkina Faso ont en effet normalisé leurs relations avec Alger dès février 2026. Autrement dit, ils ont agi dans leur intérêt propre, rompant ainsi la solidarité affichée avec le Mali.
3.3 La Russie : l’arbitre sous pression
La Russie est partenaire stratégique à la fois du Mali — via Africa Corps, successeur du groupe Wagner — et de l’Algérie. Face à la crise entre ses deux alliés, Moscou a longtemps gardé le silence. Lorsqu’il s’est exprimé, c’était pour maintenir un équilibre précaire, sans prendre parti. Cette posture traduit une réalité simple : la Russie ne peut en effet se permettre de sacrifier l’un pour l’autre.
3.4 Le Maroc : l’opportuniste structurel
Le Maroc n’a pas créé la crise algéro-malienne. Cependant, il en a tiré parti avec constance. L’approfondissement des relations militaires avec le Mali, les propositions d’accès à l’Atlantique pour les pays enclavés du Sahel, et le renforcement des liens économiques avec le Burkina Faso et le Niger s’inscrivent dans une stratégie délibérée. Il s’agit en effet d’une substitution progressive à l’influence algérienne dans la région.
3.5 Les puissances extérieures : Turquie, Chine, États-Unis
La Turquie a multiplié les accords de coopération militaire et économique avec les pays sahéliens. La Chine renforce par ailleurs ses investissements dans les infrastructures. Les États-Unis, traditionnellement peu présents dans le Sahel francophone, ont quant à eux accéléré leurs opérations antiterroristes depuis leurs bases au Niger et au Tchad.
IV. Le retour différencié d’Alger : Niger et Burkina récupérés, Mali toujours bloqué
Depuis le début de l’année 2026, l’Algérie a engagé une offensive diplomatique ciblée. Son objectif est de sortir de l’isolement sahélien. Cette offensive est réelle. Toutefois, son résultat reste partiel.
4.1 La normalisation avec le Niger (février 2026)
Le 12 février 2026, l’Algérie et le Niger actent simultanément le retour de leurs ambassadeurs respectifs. C’est la fin officielle d’une crise ouverte depuis le printemps 2025. Trois jours plus tard, le président nigérien Abdourahmane Tiani effectue une visite de 48 heures à Alger. Les deux parties élargissent ainsi leur coopération à plusieurs secteurs : infrastructures, santé et énergie.
Au cœur de ce rapprochement se trouve le gazoduc transsaharien. Le groupe Sonatrach engage dès lors les démarches pour la réalisation du TSGP. Le 22 mars 2026, les Premiers ministres des deux pays se réunissent à Niamey pour la deuxième session de la commission mixte. Ils appellent à accélérer les projets structurants et à transformer la dynamique politique en résultats concrets.
4.2 Le rapprochement avec le Burkina Faso
Le Burkina Faso suit une trajectoire parallèle. Une délégation algérienne se rend à Ouagadougou pour discuter de coopération dans les secteurs minier et des hydrocarbures. Des accords sont ainsi signés. Pour Ouagadougou, ces engagements représentent une alternative concrète aux propositions marocaines. Ces dernières restent en effet largement conditionnelles dans leur mise en œuvre.
4.3 Le Mali : le nœud non résolu
Le Mali reste en dehors de tout mouvement de normalisation. En février 2026, les autorités maliennes démentent formellement tout retour imminent de leur ambassadeur à Alger. L’espace aérien est toujours fermé. Les accusations persistent. Aucun canal de dialogue formel n’est ouvert.
V. Sahel : enjeux sécuritaires profonds – terrorisme, migrations, énergie
Au-delà des crises diplomatiques conjoncturelles, quatre enjeux structurels définissent les dynamiques sécuritaires au Sahel en 2026.
5.1 Le terrorisme transfrontalier : AQMI et EIGS
Le terrorisme reste la menace sécuritaire primaire pour l’ensemble des acteurs sahéliens et algériens. AQMI est implanté depuis les années 2000 dans la zone des trois frontières entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso. L’EIGS y a de plus développé une présence concurrente depuis 2015.
Pour l’Algérie, la distinction entre groupes séparatistes touaregs et groupes jihadistes demeure fondamentale. En revanche, cette distinction est rejetée par la junte malienne. Cette divergence doctrinale est au cœur du différend algéro-malien. Elle n’est dès lors pas susceptible d’être résolue facilement.
5.2 Les flux migratoires : la frontière sud sous pression
L’Algérie est à la fois pays de transit et pays de destination pour les migrations en provenance d’Afrique subsaharienne. La fermeture des espaces aériens et la dégradation des relations avec les pays sahéliens compliquent ainsi la coopération bilatérale sur ce dossier.
Par ailleurs, la pression migratoire sur l’Europe — qui transite en partie par le Maghreb — constitue un levier de négociation indirect entre Alger et ses partenaires européens. La normalisation des relations avec les pays sahéliens est donc aussi une question de gestion des flux migratoires.
5.3 L’énergie : le TSGP comme ciment stratégique
Le TSGP est bien plus qu’un projet d’infrastructure. C’est en réalité un instrument géopolitique. En reliant le Nigeria à l’Europe via le Niger et l’Algérie, il crée une interdépendance économique durable entre les parties. Cette interdépendance rend dès lors une rupture durable coûteuse pour tous. Le TSGP fonctionne ainsi comme un stabilisateur des relations algéro-nigériennes — et potentiellement comme un vecteur de normalisation plus large.
5.4 La rivalité Algérie–Maroc : le Sahel comme nouveau front
La rivalité entre Alger et Rabat se jouait traditionnellement sur trois terrains : le Sahara occidental, la frontière terrestre fermée depuis 1994, et les positions diplomatiques africaines. Depuis 2021, cependant, le Sahel est devenu un quatrième front direct.
Le Maroc y développe une coopération militaire, économique et diplomatique avec les pays de l’AES. Cette stratégie est interprétée à Alger comme une tentative délibérée de substitution à l’influence algérienne. Elle est d’autant plus efficace qu’elle s’appuie sur des propositions économiques concrètes — là où l’Algérie a tardé à répondre.
VI. Trois scénarios d’évolution pour le Sahel algérien en 2026
Scénario 1 — Normalisation progressive
Le rapprochement avec le Niger et le Burkina Faso crée une dynamique positive. Le Niger sert ainsi de médiateur pour permettre à Bamako de rejoindre le mouvement sans perdre la face. Le Mali accepte alors un retour progressif à des relations normales avec Alger. Le TSGP avance concrètement.
Ce scénario est possible. Toutefois, il suppose que la junte malienne accepte de renoncer à sa posture hostile. Cela implique dès lors une évolution politique interne ou une pression externe suffisante.
Scénario 2 — Fracture consolidée
Le Mali maintient sa posture hostile. L’AES se fragmente silencieusement sur la question algérienne, sans rupture formelle. En conséquence, Alger consolide ses relations avec le Niger et le Burkina Faso. Le Maroc approfondit par ailleurs sa coopération avec Bamako.
Ce scénario est le plus probable à court terme. Il s’explique en effet par la rigidité des positions maliennes et le blocage juridique sur l’affaire du drone.
Scénario 3 — Escalade résiduelle
Un nouvel incident frontalier ravive la crise. Il compromet alors le rapprochement acquis avec Niamey et Ouagadougou. L’AES retrouve une cohésion de façade contre Alger. Les projets transsahariens sont suspendus.
Ce scénario est peu probable dans l’immédiat. Cependant, la zone frontalière algéro-malienne reste volatile. Il ne peut donc pas être écarté.
Conclusion – Sahel : enjeux sécuritaires
L’Algérie n’a pas perdu le Sahel. Cependant, elle a perdu le monopole de son influence dans une région qu’elle considérait comme son espace naturel. Le retour diplomatique de 2026 via le Niger et le Burkina Faso est réel. Toutefois, ce retour reste partiel. Le Mali demeure le nœud non résolu.
La variable gazière et la rivalité avec le Maroc seront ainsi les deux moteurs déterminants des prochains mois. Si le TSGP avance, il crée une interdépendance économique qui favorise la normalisation. En revanche, si le Maroc consolide sa présence militaire au Mali, il renforce la fracture.
Ce dossier sera mis à jour au fil des évolutions diplomatiques.
Ce dossier est complété par notre article d’actualité : Algérie–Sahel 2026 : comment Alger a perdu la main sur son arrière-cour stratégique
Sources et références
- International Crisis Group — Algérie–Mali : désamorcer une dangereuse escalade — crisisgroup.org
- Institute for Security Studies — Alger réactive sa diplomatie au Sahel, testant la cohésion de l’AES — issafrica.org
