Quatre ans et demi. Voilà le temps qui s’est écoulé depuis l’été 2021. Cette année-là, 93 habitants de Larbaâ Nath Irathen ont été arrêtés après les incendies meurtriers de Kabylie et le lynchage de Djamel Bensmaïl. Depuis lors, les condamnés à mort de Larbaâ attendent. Le 1er mars 2026, le procès en appel, attendu depuis la cassation de novembre 2024 — a de nouveau été renvoyé. La prochaine session criminelle interviendra probablement en fin d’année 2026. En attendant, deux détenus sont morts en prison. Les 38 condamnés à mort, eux, n’ont toujours pas été rejugés.
Les condamnés à mort de Larbaâ : origines d’une affaire d’État
Août 2021 : le déclencheur
En août 2021, la Kabylie brûle. Les incendies tuent plusieurs centaines de villageois dans les régions de Larbaâ Nath Irathen et d’Aïn El Hammam. C’est dans ce contexte de chaos que Djamel Bensmaïl, jeune artiste originaire de Médéa, venu aider les secours, se fait lyncher à mort.
Les autorités procèdent alors à des arrestations massives. En quelques jours, elles interpellent 93 personnes, toutes originaires de la commune de Larbaâ Nath Irathen. Elles retiennent des charges d’une gravité exceptionnelle : homicide volontaire, appartenance à une organisation terroriste, sabotage portant atteinte à la sûreté de l’État.
Un dossier construit sous pression sécuritaire
Dès le premier procès, les avocats de la défense dénoncent des dossiers qu’ils jugent vides sur le plan probatoire. Plusieurs accusés déclarent avoir subi des tortures pour leur extorquer des aveux. Cependant, le tribunal refuse d’instruire ces allégations. Par ailleurs, certains prévenus n’ont pas été présents sur les lieux au moment des faits. Ainsi, aucune de ces contestations n’infléchit le cours du premier jugement.
En octobre 2023, le tribunal condamne 38 accusés à la peine de mort. D’autres écopent de lourdes peines d’emprisonnement. La Cour suprême prononce ensuite la cassation en novembre 2024. Dès lors, un troisième procès devient inévitable — et très attendu.
Le report du 1er mars 2026 : un nouveau coup porté aux familles
Une audience renvoyée, des familles dévastées
Le dimanche 1er mars 2026, le tribunal criminel d’appel d’Alger devait examiner l’affaire. Selon Me Fetta Sadet, membre du collectif de défense, le juge a renvoyé l’audience à la prochaine session criminelle. Le motif officiel invoqué : le manque de pages dans le dossier de procédure.
Pour les familles, ce report constitue un nouveau choc. Certaines d’entre elles attendent depuis plus de quatre ans. Chaque déplacement entre la Kabylie et Alger représente un coût financier et psychologique. La pression s’accumule ainsi sur des proches déjà éprouvés.
Par ailleurs, deux détenus sont morts en prison, à Béchar — une ville que les autorités ont choisie pour les incarcérer, à 1 150 kilomètres d’Alger et à 80 kilomètres de la frontière marocaine. Cet éloignement géographique a rendu les visites familiales quasi impossibles.
La prochaine session : fin 2026, au mieux
Le renvoi à la « prochaine session criminelle » ne fixe aucune date. Dans la pratique judiciaire algérienne, cette formule correspond à un délai de plusieurs mois. Selon des sources proches de la défense citées par le site Tamurt, cette session n’interviendrait qu’en fin d’année 2026. En d’autres termes, les condamnés à mort de Larbaâ passeront probablement une cinquième année complète derrière les barreaux avant qu’un juge les rejuge.
L’usure judiciaire : une stratégie sans décret
Comment fonctionne cette mécanique
L’usure judiciaire ne nécessite pas d’ordre politique explicite. Elle s’appuie sur des mécanismes ordinaires — reports successifs, éloignement carcéral, multiplication des procédures — pour produire des effets politiques extraordinaires. Dans ce dossier, la mécanique est documentée : trois procès en cinq ans, des renvois répétés, des détenus transférés à l’autre bout du pays.
Le résultat est prévisible. Les familles s’épuisent financièrement. Les avocats consacrent une énergie considérable à des audiences qui n’ont pas lieu. Néanmoins, la défense maintient sa mobilisation. L’opinion publique, elle, finit par se détourner progressivement.
L’effet dissuasif sur la société kabyle
Au-delà des 93 accusés, cette affaire produit un effet de signal sur l’ensemble de la société kabyle. Elle démontre concrètement ce qui attend quiconque se trouve lié, même indirectement, à une manifestation de contestation dans la région. Cet effet dissuasif est difficile à chiffrer. Toutefois, plusieurs organisations de droits humains le documentent. Des militants choisissent l’autocensure. De ce fait, des familles évitent toute prise de position publique.
En mars 2026, des membres de l’ONG Kabyles for Human Rights ont présenté ce dossier à l’assemblée générale annuelle d’Amnesty International à Washington. Par conséquent, l’internationalisation du cas progresse. Cependant, aucune institution internationale n’a encore formellement pris position.
Quand l’attente devient la peine
L’affaire de Larbaâ Nath Irathen dépasse la question judiciaire. Elle soulève un problème politique fondamental : jusqu’où un État peut-il instrumentaliser ses propres procédures pour épuiser une contestation qu’il ne parvient pas à éteindre autrement ?
Le report du 1er mars 2026 ne constitue pas un incident de procédure isolé. Il s’inscrit dans une séquence dont les effets humains sont concrets et documentés : deux morts en détention, des dizaines de familles éprouvées, des condamnations à mort maintenues depuis octobre 2023 sans qu’un juge d’appel ait encore statué.
Les condamnés à mort de Larbaâ attendent donc toujours. Tant que ce troisième procès n’aura pas eu lieu, une question restera ouverte : la justice algérienne jugera-t-elle ces hommes sur la base des seuls faits — ou sur celle du contexte politique qui a produit leur arrestation ?
FAQ – Les condamnés à mort de Larbaâ
Combien de personnes sont condamnées à mort dans l’affaire de Larbaâ Nath Irathen ?
Le tribunal a condamné 38 personnes à la peine capitale en octobre 2023. Au total, 93 personnes font l’objet de poursuites dans cette affaire. Deux détenus sont décédés en prison avant que le troisième procès ait pu se tenir.
L’Algérie applique-t-elle la peine de mort ?
L’Algérie observe un moratoire de fait sur les exécutions depuis 1993. Ce moratoire n’est toutefois pas inscrit dans la loi. Les tribunaux peuvent donc prononcer des condamnations à mort sans les exécuter. Leur portée reste avant tout symbolique et politique.
Pourquoi le procès a-t-il été renvoyé le 1er mars 2026 ?
Me Fetta Sadet, avocate membre du collectif de défense, a indiqué que le renvoi résultait officiellement d’un manque de pages dans le dossier de procédure. En revanche, pour la défense et pour plusieurs organisations de droits humains, ce report s’inscrit dans une logique d’usure judiciaire délibérée.
Quel lien existe-t-il entre cette affaire et la classification du MAK comme organisation terroriste ?
En mai 2021, quelques semaines avant les incendies, le pouvoir algérien a classé le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) comme organisation terroriste. Cette décision a reconfiguré la lecture officielle de tout événement lié à la contestation kabyle. Dès lors, des accusés dans l’affaire Bensmaïl ont été poursuivis en partie sur la base de liens présumés avec le MAK.
Quand le prochain procès pourrait-il avoir lieu ?
Des sources proches de la défense citées par Tamurt évoquent une prochaine session criminelle de la Cour d’Alger en fin d’année 2026. Aucune date officielle n’a été communiquée à ce stade.



