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Libye : qui tire les ficelles ?

Une souveraineté confisquée, un peuple piétiné

by athena01
4 avril 2026
in Enquêtes, Politique algérienne
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Treize ans après l’intervention occidentale qui a conduit à la chute du régime de Mouammar Kadhafi, la Libye demeure un État failli, déchiré par des luttes de pouvoir internes, des ingérences étrangères multiples, et une crise institutionnelle chronique. Alors que les acteurs internationaux prétendent soutenir un processus politique de réconciliation, la réalité est tout autre : la Libye est devenue un champ de bataille d’influences croisées, où puissances régionales, grandes puissances militaires et milices locales poursuivent leurs propres agendas, souvent au détriment de la souveraineté populaire.

Le présent dossier-enquête propose une analyse approfondie et rigoureuse des acteurs en présence, des logiques stratégiques qui déstructurent le pays, et des perspectives politiques à court et moyen terme. Qui tire vraiment les ficelles en Libye ? Quelles sont les implications régionales et internationales de cette impasse politique durable ? Comment reconstruire un projet politique national inclusif dans un contexte aussi fragmenté ?

1. Décomposition de l’État libyen : les causes profondes d’un chaos entretenu

1.1. Une chute sans transition ni souveraineté populaire

La chute du régime de Mouammar Kadhafi en octobre 2011, résultat d’une intervention militaire conduite par la France, le Royaume-Uni et les États-Unis sous l’égide de l’OTAN, a mis fin à quarante ans d’un pouvoir autoritaire. Pourtant, aucune transition politique structurée ni aucun projet constitutionnel national n’ont accompagné ce bouleversement. Au lieu d’une démocratie naissante, c’est le vide institutionnel qui s’est installé.

Ce vide a rapidement été comblé par des milices locales, des chefs tribaux, des acteurs religieux armés et des factions concurrentes, chacun cherchant à occuper une portion du pouvoir. Les ressources abondantes en hydrocarbures, les routes migratoires, et les positions stratégiques ont attisé les convoitises.

1.2. L’échec des processus de réconciliation et la multiplication des institutions libyenne

Depuis 2014, deux gouvernements rivaux se disputent le pouvoir : l’un siégeant à Tripoli, reconnu un temps par les Nations unies (le Gouvernement d’Union Nationale – GUN), et l’autre installé à Benghazi sous l’autorité de Khalifa Haftar.

Malgré plusieurs accords – notamment l’Accord politique libyen de Skhirat (2015) – la méfiance, les trahisons et la fragmentation sociale ont empêché toute fusion durable. En réalité, ces processus ont été « capturés » par des acteurs extérieurs ou des élites locales soucieuses de préserver leurs rentes de pouvoir.

2. Les puissances étrangères à l’œuvre : une guerre par procuration

2.1. La France, l’Italie et l’Occident : entre mémoire coloniale et réalisme énergétique

La France, très impliquée dans l’intervention de 2011, a soutenu de façon discrète le général Haftar dans l’est du pays. En dépit de sa posture officielle de neutralité, Paris voit en Haftar un homme fort à même de contrer les Frères musulmans et de garantir une stabilité relative dans le Fezzan, zone clé pour le contrôle migratoire et les ressources minières.

L’Italie, ancienne puissance coloniale, est plus proche du gouvernement de Tripoli en raison de sa proximité géographique et de ses intérêts énergétiques (ENI opère des champs offshore majeurs en méditerranée libyenne).

Les États-Unis, pour leur part, interviennent ponctuellement via des frappes antiterroristes et du soutien logistique, sans stratégie claire à long terme. Washington est davantage préoccupé par la Russie et la Chine que par une stabilisation véritable de la Libye.

2.2. Moscou : le cheval de Troie de la Russie

La Russie a développé une stratégie subtile de projection d’influence en Libye. À travers le groupe Wagner, aujourd’hui opérant sous une structure para-étatique rattachée au ministère de la Défense russe, le Kremlin a fourni armement, formation et renseignement aux forces de Haftar.

Cette présence permet à Moscou de pénétrer la Méditerranée, de concurrencer l’OTAN, et de profiter des ressources en hydrocarbures. À travers des accords militaires, mais aussi via des concessions minières et des mécanismes de dette, la Russie transforme la crise libyenne en levier de politique globale.

La Russie a développé une stratégie subtile de projection d’influence en Libye à travers le groupe Wagner
La Russie a développé une stratégie subtile de projection d’influence en Libye à travers le groupe Wagner

2.3. Libye, Turquie, EAU, Égypte : les lignes de fracture du monde arabe

Les Émirats arabes unis soutiennent Haftar dans une croisade contre les Frères musulmans et l’influence turque. Ils fournissent drones, armes, financement et appui diplomatique.

La Turquie, pour sa part, a déployé des troupes à Tripoli depuis 2019 et signé un accord maritime controversé qui redessine les zones d’influence en Méditerranée orientale. Ankara protège ainsi ses intérêts énergétiques et promeut un modèle islamo-nationaliste.

L’Égypte, inquiète pour sa frontière occidentale, voit en Haftar un partenaire stabilisateur et participe à son soutien militaire, tout en gardant des canaux ouverts avec Tripoli pour gérer les flux migratoires.

3. Les dynamiques internes : milices, élites, et peuple muselé

3.1. Le pouvoir des milices : une souveraineté fragmentée

Près de 200 milices opèrent en Libye, réparties entre Tripoli, Misrata, Zintan, Benghazi et Sebha. Certaines sont professionnalisées, d’autres fonctionnent comme mafias tribales. Leur contrôle sur les ministères, les ports, les institutions financières rend toute gouvernance centrale impossible sans leur accord.

La Commission nationale des élections (HNEC) ne peut fonctionner que sous leur protection ou avec leur assentiment. Ces groupes disposent d’une influence sur les nominations, les contrats publics et même les activités diplomatiques.

3.2. Une élite complice, en guerre pour la rente

Qu’ils soient à Tripoli ou à l’est, les dirigeants libyens manipulent la transition pour éviter les élections. Le gouvernement Dbeibah, par exemple, devait organiser les scrutins en 2021. Il est toujours en poste, sans légitimité populaire, en profitant d’une absence de mécanisme clair de fin de mandat.

Les lois électorales (n°27 et n°28 de 2023) prévoient une nouvelle architecture, mais celle-ci est continuellement bloquée par des acteurs qui craignent de perdre leurs positions prébendiaires.

4. L’invisibilisation des peuples autochtones : le cas amazigh

4.1. Une identité ignorée, une révolte ravalée en Libye

Les Amazighs (berbères), majoritaires dans des villes comme Jadu, Zouara ou Nalout, ont joué un rôle crucial dans la chute de Kadhafi. Pourtant, leur revendication d’inclusion linguistique, culturelle et politique est systématiquement marginalisée.

Ils sont absents des comités constitutionnels, faiblement représentés dans les institutions, et souvent utilisés comme supplétifs militaires dans les conflits locaux sans reconnaissance politique. La question amazighe est perçue comme un risque pour l’unité arabo-islamique du pays, et donc ignorée.

Populations amazighes et revendications identitaires
Populations amazighes et revendications identitaires

4.2. Toubous et Touaregs : entre exclusion et instrumentalisation

Les Toubous et Touaregs, présents dans le Fezzan, sont pris en étau entre les milices locales, les ingérences étrangères et le désert politique. Leur accès aux services publics, à la citoyenneté et à la représentation est quasi nul.

5. Impacts régionaux et internationaux : une Libye radioactive

5.1. Le Sahel, déstabilisé par la porosité libyenne

Depuis 2012, les armes et les combattants circulent librement entre la Libye, le Niger, le Mali et le Tchad. La chute de Kadhafi a contribué à armer les rébellions touarègues et les groupes jihadistes du Sahel. Le pays est devenu un hub de déstabilisation régional.

5.2. Migrations et Europe : un levier de chantage

Les milices libyennes contrôlent les routes migratoires vers l’Italie. Des accords comme celui entre Tripoli et Rome permettent de sous-traiter la détention de migrants à des groupes violents, accusés de tortures et d’esclavage. L’Europe ferme les yeux tant que les flux sont contenus.

Migrants et réfugiés en Libye
Migrants et réfugiés en Libye

5.3. Le modèle libyen : une préfiguration du monde post-westphalien

La Libye incarne un nouveau modèle de guerre hybride, où diplomatie, milices, mercenaires et entreprises énergétiques se mêlent. Un laboratoire où la souveraineté populaire est abolie au profit d’une gouvernance par les armes et les arrangements opaques.

Libye : sortir du mirage institutionnel

La Libye est à la croisiée des chemins. Aucune force, ni étrangère ni interne, ne contrôle entièrement le pays. Mais toutes tirent les ficelles.

  • Les puissances occidentales ont déclenché le chaos et l’exploitent.
  • La Russie agit en trouble-fête stratégique.
  • Les régimes arabes exportent leurs conflits internes.
  • Les élites libyennes prolongent leur survie politique.
  • Les populations amazighes, toubous, jeunes et femmes restent écartées.

Tant que le pouvoir ne sera pas restitué aux Libyens eux-mêmes, via une Constitution inclusive, un calendrier électoral contraignant, et un désengagement vérifiable des puissances étrangères, toute tentative de gouvernement ne sera qu’un leurre supplémentaire dans un théâtre tragique.

Pour aller loin:

  • MANUL (Mission d’appui des Nations Unies en Libye) :
    https://unsmil.unmissions.org
  • International Crisis Group – Dossiers Libye :
    https://www.crisisgroup.org/middle-east-north-africa/north-africa/libya

  • Brookings Institution :
    https://www.brookings.edu/tag/libya/
  • Foreign Affairs – Articles de stratégie :
    https://www.foreignaffairs.com/tags/libya

  • Tamazgha.net : https://www.tamazgha.fr

  • Minority Rights Group International (Libya) :
    https://minorityrights.org/country/libya/

  • UNPO (Organisation des Nations et des Peuples Non Représentés) :
    https://unpo.org/members/7872

  • Visualisation des flux migratoires (IOM) :
    https://migration.iom.int/country/libya
Tags: À la Unegouvernement libyengroupe Wagnerguerre en Libyeingérences étrangèresKhalifa Haftarmilices libyennesRussie en LibyeTripoli
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